Au final, c'était le lieu qui nous a fait défaut. Ici, c'était une boulangerie. Un lieu dont le rôle était de nourrir ses voisin·e·s, aux lumières allumées avant l'aurore et dont les portes ne se ferment qu'aux lisières du soir.
Sans en venir à une version romantisée, digne d'un téléfilm de milieu d'après midi, je suis sûre que les gérants devaient situer plus ou moins les riverain·e·s de la rue, des perpendiculaires et des parallèles. C'était la vie du lieu, être four, être commerce, être lien. D'être au centre, acteurices d'une communauté, moteurs de
transformations multiples. D'un flux, encore.
Ici, c'est comme si toutes trois avions un passeport inclusif de par delà les vitrines, sur la boutique en face, sur l'avenue en son dos, et sur les autres voies qui s'y rattachent. Le temps de quelques semaines, on va pouvoir jouer aux voisines, cohabiter ensemble, du sous-sol aux comptoirs, échanger nos points d'attache et s'interconnecter, en prise depuis l'extérieur et l'intérieur, depuis cette boulangerie. Micro et macrocosme, comme un poème de Ponge.
Est-ce qu'au final, nos potentielles futures formes, raisons premières de cette réunion, et alors qu'elles ne sont ni au stade de concept ni encore à celui d'objet, n'auraient-elles pas déjà mué, fertiles de nos dernières rencontres ?
''La première graine n'a profondément aucune origine précise connue. C'est le mystère de l'oeuf et de la poule, sporadique du paléozoïque, de l'époque où le sol ne formait qu'une grande île. Les temps se sont brisés en plusieurs milliards d'années et la graine reste cet organe qui dans l'attente n'est co-dépendante de rien - ou peut-être d'une surface où s'oublier en attendant le réveil.
En état de suspension, se préparant à l'éventualité d'une rencontre avec le sol sur lequel elles iront s'accrocher, rassemblant les possibilités elles traversent les heures qui s'accumulent et les corps confrontés.
Borderline parasites mais sans conception des limites.
Implantées dans le flux, comme l'eau des rivières paraissant disparaitre dans les grands fleuves, les mers et les océans mais qui persiste en pluie. Pourraient-elles s'endormir dans le vide de l'espace sans jamais s'éteindre?
Descendraient-elles comme des comètes sur des terres dont la finalité ne nous resterait qu'inaccessibles?
Survivraient-elles à l'incendie?
Elles se transforment mais ne reviennent pas car les lieux n'ont d'intérêt que par leurs qualités géologiques. Leur fin n'est connue qu'au moment où le choix est de rester et d'entrelacer leurs membres parmi la foule d'individus qui leur sont semblables, transperçant les roches et l'argile, qui n'avaient d'autre choix que de se soumettre.
Même le béton, armé de certitudes métalliques et de solitudes sous compressions est encore friable, de toutes les interstices par lesquelles le vent fuit, où la lumière passe, le fruit des deux s'en échappe.
Il n'est plus question d'ordre des choses car celles ci ne forment qu'une seule unité s'organisant autour d'une cellule qui finit par devenir lieu.
Comme on jetterait des miettes de pain aux oiseaux, elles attirent le relief et alimentent les sous-réseaux, les communautés périphériques, les proto-cultures qui s'accrochent et ne font qu'un, avec cette écologie du flux et de l'hypervitesse, en mouvement, relativement perceptible.
Elles sont les fondations de ces lieux à plusieurs faces, holographiques et polarisés, solidaires, reliés par un filet dont la fibre danse encore avec toutes tentatives de localisations anticipées. Données, datas, et fichiers deviennent biens publics et propriétés partagées par une connexion longue afin de nourrir le flux. C'est un échange à valeurs égales au sein d'une bande passante, comme celle qui s'infiltre parmi les racines de tous les individus enlacés.Un flux d'émissions d'informations essentielles transmis par les zones de friction. Des porosités tentaculaires pour qui les problématiques de surface au sol importent peu.
Quelles valeurs le contenant peut-il défendre face à celles du contenu? l'un se fera absorber par l'autre comme deux fœtus à l'aube d'une naissance. Les frontières n'ont plus aucun sens, vidées par le rhizome qui les a remplacées. Ces câbles qui ont germé de la cellule source prennent parti pour les galeries souterraines. Celles qui secouent l'espace indisponible, qui détruisent tout, qui remuent la terre pour traditionnellement planter ensuite. On parle gestes techniques, qui lancent les premières pierres hors des murs, hors du contexte, fragments par dessus les parcelles.''
SEED, Lecture-Performance avec Blanche et Louise Lafarge, KEEPING THE SEEDING RATES AT THE CROSSROADS,Atelier Saegher, 2021